Javier arriero - Vingt ans, Vingt créations

Toute création artistique est le fruit d’une grande émotion, due à l’étonnement. Cela dit, elle n’est pas pour autant créative. En réalité, un artiste n’est pas un prestidigitateur qui tire un lapin de son chapeau. Bien que dans la vie, notre peintre soit également magicien. Et je vous assure que malgré ses dénégations, les muses murmurent à son oreille…

Non, l’oeuvre ne résulte pas du néant. C’est une recherche dans ce qui existe déjà dans l’invisible. Comme ce monument, que nous voyons tous les jours sur le chemin du travail mais que nous ne regardons jamais, à moins que s’empare de nous un enthousiasme singulier (ce sentiment si étonnant que nous définissons comme l’amour), ou quand nous y voyons agglutinée une multitude de japonais qui, après avoir traversé la moitié de la planète, semblent n’être là que pour prendre la photo. C’est donc que l’artiste contemple le monde avec amour, ou alors il est un touriste (ce qui revient presque au même). Il est en mesure d’examiner sans relâche le vide apparent sous toutes ses coutures jusqu’à réussir à en saisir l’essence même (ce que nous appelons habituellement « beauté » et qui en réalité est « mystère »).

Et c’est à ce moment-là que s’impose à l’artiste l’impérieux besoin de transmettre cette étonnante révélation - deuxième condition pour que le créateur le soit réellement-; c’est alors qu’il est poussé malgré lui à se mettre à l’ouvrage par n’importe quel moyen: le cas échéant, par le biais de la peinture.
Mais l’artiste commence à être artiste bien avant de le devenir aux yeux des autres. Celui dont il s’agit, par exemple, grandit à la campagne jusqu’à douze ans, ne fût pas élevé par ses parents mais par ses grands-parents, ce qui conduit déjà tout un chacun à se forger une certaine vision du monde.

Le retour de son père de l’étranger l’obligea à partir vivre dans une petite ville de province repliée sur elle-même. Endroit si bizarre, si obscur, qu’il faut avoir des phares dans les yeux afin de parvenir à se frayer un chemin dans l’existence. Sans parler de son enfance, qui est de celles qui vous font courir de toutes vos forces le reste de votre vie afin d’échapper à la fatalité. Sa lucidité et sa sensibilité exacerbée l’ont aidé à échapper à sa condition, pour devenir maître de son propre destin.

C’est ce vécu qui a doté notre peintre de la capacité de percevoir l’invisible pour nous transmettre l’émerveillement, tel un magicien. D’ailleurs sa magie n’a pas de frontières : « il y a un point de rencontre » dit-il. En effet, il existe un point commun à la science et à l’art : l’étonnement et l’intuition. « Science et art ne font qu’un ». « Tu es fou ! » lui répondis-je. C’est parfois ce que nous pensons des vrais artistes, les seules personnes lucides de l’hôpital psychiatrique. Mais c’est alors qu’il me montra du doigt le point de rencontre et me dit : « Regarde, ils s’unissent ici ». Et il avait raison. C’était juste là, et moi je ne parvenais pas à le voir, et pourtant moi aussi je suis artiste. C’est pour cette raison que je disais que dès l’aube, les muses, munies de leurs harpes, se rendent auprès de lui.
- Antonio, réveille-toi, il est sept heures!
- D’accord, dis aux muses d’entrer.

Javier Arriero
Prix National du Roman
Liceo Rubia Barcia
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